Le Questionnement Psychanalytique

Membre de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse

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La part du contrôle dans la formation

Michel DE WOLF

Ce que nous pourrions articuler comme propositions concernant le contrôle - classiquement considéré comme le troisième pilier de la formation de l'analyste - ne manquera pas d'être déterminé par la conception que nous nous faisons de la formation analytique en général.

A l'instar d'autres groupements psychanalytiques, le Questionnement Psychanalytique souhaite se démarquer d'une "position de réglementation" qui caractérise les institutions proposant, selon un modèle facultaire et dans l'esprit des formations traditionnelles, un cursus systématiquement planifié et contraignant. De telles institutions non seulement codifiaient les moments obligés du système de formation, mais faisaient dépendre la reconnaissance de celle-ci à l'appréciation d'une adéquation optimale avec des exigences pré-requises et des conditions préétablies. Ainsi, dans l'étape du contrôle, rien pour ainsi dire n'échappait à la réglementation: le moment d'accès au contrôle, le choix du contrôleur limité à une liste restreinte d'analystes, l'interdiction formelle de choisir son propre analyste, le nombre des contrôles, leur durée co-extensive au déroulement d'une cure complète, leur fréquence, etc...

Notre souci de démarquage ne se fonde ni sur le constat - en forme d'aveu quelquefois - des piètres résultats obtenus par de tels systèmes rigides, ni non plus sur une préoccupation de type égalitaire ou démocratique pourchassant les diverses figures de la maîtrise et du pouvoir. Par contre, avancer que l'idée que nous nous faisons de la formation devrait s'inspirer des principes d'une pédagogie axée sur l'activité et l'engagement personnel du candidat serait, malgré tout, trop peu dire également. Notre position se fonde plutôt sur la prévalence accordée à la dimension désirante du sujet qui souhaite s'aventurer dans un processus ... pouvant éventuellement le conduire à assumer une position subjective - celle de l'analyste - qui est loin d'être naturelle et qui ne saurait être acquise au terme d'un long effort de conformisation disciplinée avec ce qu'il est convenu d'appeler les critères d'admission et de qualification. Nous adoptons donc comme principe essentiel le respect des initiatives du sujet qui, au travers de ses demandes, signifie un désir dont le cheminement, par le travail analytique, pourrait bien déboucher sur l'émergence d'un désir idoine avec celui dont s'assume et se responsabilise (pour ne pas dire, s ' autorise) la fonction du psychanalyste. De son début à son " terme " , la formation de l'analyste ne saurait avoir d'autre axe que celui d'un désir, avec toutes les mutations que la traversée des formations de l'inconscient ne manqueront pas d'effectuer pour le sujet qui, dans un tel processus, s'engage ... Le profil de formation proposée ne devrait en aucun cas contrecarrer l'effectuation de ce mouvement propre. La perspective que nous nous donnons se traduira dans les faits par une approche plus ouverte et plus diverse de la formation, en tout cas plus soucieuse de la temporalité subjective et des particularités singulières de tout un chacun, également plus attentive - à rebours de l'esprit de système des formations classiques - à tout ce qui peut se signifier du désir de l'analyste en formation.

Appliqué à la question du contrôle, ce principe fondamental ferait en sorte que les exigences habituellement soutenues par la réglementation institutionnelle s'estompent au profit de la prise en considération des données qui particularisent l'analyste en formation au moment précis où se nécessite pour lui une demande de contrôle. A prendre les choses de la sorte peut-être pourrait-on s'attendre à de meilleurs effets de formation. Concrètement, selon une telle perspective, il serait essentiel de ne pas anticiper par une disposition réglementaire sur le surgissement autonome d'une demande de contrôle, de la laisser se produire dans sa temporalité propre et avec ses nécessités internes spécifiques. C'est, nous semble-t-il, dans cette libre initiative que pourront probablement se produire les premiers enseignements pour l'analyste en contrôle, dans la mesure où il sera amené à reconsidérer éventuellement les ressorts "illusoires" de sa demande, comme celui de recevoir en don le savoir du didacticien, d'être "reconnu" comme analyste, etc

La contrepartie où devrait se rééquilibrer cette "libéralisation" par rapport aux contraintes réglementaires pourrait être la mise en place et l'organisation de lieux et de méthodes de travail qui auront à apprécier les effets produits par ce complet renouvellement des dispositions institutionnelles face à la formation de l'analyste. A la classique question "comment forme-t-on le psychanalyste" (à laquelle les institutions traditionnelles avaient déjà répondu par avance et fermé ensuite toute possibilité de questionnement) se substitue aujourd'hui une autre question : "comment devient-on analyste ?". Comme cette question se prive de toute réponse anticipée, il ne nous reste plus qu'à attacher la plus rigoureuse attention à ce que produit effectivement dans ses effets avérés une formation laissée entièrement à la libre initiative du désir de celui qui veut s'engager dans cette voie.

NECESSITE DU CONTROLE

L'obligation du contrôle telle qu'elle est affamée dans le cadre d'une formation institutionnalisée comporte un inconvénient peu négligeable : celui d'entraver le surgissement et l'approfondissement d'un authentique questionnement sur la nécessité du contrôle, sur les raisons psychanalytiques qui en font une étape indispensable de la formation.

Coulée en forme d'exigence institutionnelle, l'expérience du contrôle semble s'imposer comme une donnée établie que l'on se contente d'entériner et qui, de ce fait, risque bien d ' aboutir à un fonctionnement purement formel, fermé sur lui-même, à la fois immotivé en son principe et incritiqué dans la production de ses effets. Qu'un tel fonctionnement ait donné lieu dans l'histoire des institutions analytiques aux divers avatars de la relation dite pédagogique (rapport de savoir entre maître et élève, position de surveillance, ...) n'en est pas le moindre écueil. Ni non plus, l'utilisation systématique de la justification, aux teintes moralisatrices, de devoir veiller à la protection des patients pris en charge par les débutants, justification où se motivait traditionnellement l'institutionnalisation de la formation et du contrôle.

Dans la mesure où les "contrôleurs attitrés" se soutiennent dans leur tâche par des prescriptions du dispositif institutionnel, ils ne sont guère encouragés à s'interroger sur la nature précise et l'efficacité concrète qui rendraient effectivement irremplaçable une procédure posée par avance comme indispensable à la formation de l'analyste. De plus, dans la mesure où l'exigence institutionnelle du contrôle laisse peu de place chez le candidat à une demande plus autonome se motivant de ses propres nécessités, il n'y a guère de chance que ce questionnement - bloqué ailleurs - puisse se ré-introduire à partir des premiers intéressés qui s'engagent dans le contrôle.

A partir de là nous entrevoyons combien il serait précieux :

  • de faire prévaloir, du côté de l'analyste en formation, l'initiative d'une demande soumise à ses propres nécessités et non plus ce qui ne serait qu'une obligation relevant des exigences institutionnelles de formation.
  • d ' inciter les analystes conduisant effectivement des contrôles à se départir de tout ce qui - au niveau des contraintes institutionnelles - pourrait les empêcher de questionner de façon radicale la spécificité et le mode d'efficacité de leur tâche en tant qu'elle peut sérieusement contribuer à la formation de l'analyste.

Cela reviendrait en fait à redéfinir le rôle que devrait tenir, face aux contrôles, l'institution se portant garante de la formation : plutôt que d'être un lieu qui gère réglementairement les phases d'un cursus; elle pourrait s'appliquer à ménager un espace de réflexion pourrait s'élaborer en commun les enseignements de telles expériences. On pourrait raisonnablement en attendre la prise en considération de nouvelles questions qui aideraient à mieux cerner les véritables raisons et enjeux du contrôle ... Sur quels points précis les contrôles se sont-ils avérés utiles ? Quelles seraient les raisons d'accepter (ou de refuser) une demande de contrôle ? Quelles seraient les conditions optimales du passage au contrôle ? Quelles sont ses fonctions, tant en fait qu'en principe ? Quels seraient les critères de progrès dans le contrôle ? Quelle est la conception implicite que nous nous faisons de la terminaison d'un contrôle ? En quoi pouvons-nous dire qu'un contrôle fut satisfaisant ou réussi ? Qu'est-ce qui caractérise la position de l'analyste de contrôle par rapport à celle de l'analyste en situation de cure ? Etc...

Quoiqu'il en soit, dans l'esprit même du Questionnement Psychanalytique et instruits par leurs expériences d'analyste en contrôle et de contrôle, les signataires du Q.P. souhaitent traiter de la "nécessité du contrôle" non en termes d'obligations réglementaires mais bien en termes de témoignages et de recommandations.

Il ne s'est trouvé personne parmi eux pour contester l'intérêt pratique que présente l'aménagement d'un lieu où l'analyste débutant s'offre l'occasion et la possibilité :

  • de se confronter à sa propre parole lorsqu'il tente de rendre compte de sa pratique psychanalytique.
  • de pouvoir, dans cette parole, apprécier à leur juste valeur les effets (tant obstruants qu'ouvrants) de ses interventions ou de ses abstentions à intervenir, de pouvoir mettre en relief la part effective qui revient à son action dans le déroulement de l'analyse qu'il dirige.
  • de favoriser, par cette seconde "vue" sur sa pratique (en ce sens il est son propre super-viseur), une meilleure présence à ses propres mouvements dans la conduite de la cure, et de l'inciter à les analyser surtout si la bonne poursuite de la cure en dépend.
  • de prendre la mesure, dans le contrôle d'une expérience de cure, des effets sur celle-ci des théories implicites, ou des adhésions passionnées aux conceptions d'un maître quelconque etc...

Cette énumération n'est certes pas limitative et ne manquera pas d'être prolongée par les enseignements que les analystes en contrôle tireront eux-mêmes d'une expérience qui aura eu l'heur de les édifier, parfois même au-delà de leurs attentes formulées. Un regroupement d'analystes comme le Q.P. pourrait favoriser l'instauration en son sein d'un débat serein et fécond sur la fonction didactique des contrôles. A cet égard, il serait judicieux de promouvoir la mise en place d'un dispositif et d'une méthode de travail où se regrouperaient ceux qui sont intéressés à dégager les leçons critiques de leurs expériences de contrôlants et de contrôleurs. Il serait essentiel de pouvoir y assurer la plus franche mise en question qui soit possible. Sous cet angle, faudrait-il nécessairement considérer le fait de ne repousser par principe aucune question, si extrême fût-elle (comme par exemple : "une institution pourrait-elle admettre que certains de ses membres exercent l'analyse sans jamais avoir fait de contrôle ?"), comme l'indice d'une soumission à l'emprise tyrannique d'un besoin de justification ? Nous y verrons plutôt le gage de l'ouverture d'un questionnement qui souhaite éviter les conclusions hâtives et péremptoires, que ce soit sous la forme de dogme théorique ou d'obligation pratique absolue.

Soulignons encore que dans toute discussion sur la nécessité du contrôle, il nous semble important de ne pas confondre la nécessité du contrôle pour la formation de l'analyste et la nécessité de son institutionnalisation.

AVEC QUI ENTREPRENDRE LE CONTROLE ?

En formulant de cette façon notre question, il semble acquis qu'il faille nécessairement s'adresser à quelqu'un! Ne pourrait-on pas imaginer au contraire qu'un analyste débutant puisse tenter d'être pour lui-même son propre contrôleur ? Aux tâtonnements, errances et erreurs de ses premiers pas dans la pratique il pourrait parer par une vigilance plus alertée et une application plus soutenue à analyser par et pour lui-même, lorsque la nécessité apparaît, ses interférences négatives sur le déroulement du traitement. Car après tout, pourrait-on dire, sa propre analyse poussée suffisamment loin la incontestablement préparé à faire l'expérience de l'inconscient et à analyser ses manifestations en lui.

Pour impertinente qu'elle soit, cette objection a le mérite de nous convier - une nouvelle fois - à approfondir le sens et la fonction de l'expérience du contrôle, dans la spécificité même qui précisément devrait lui conférer un caractère indispensable, voire irremplaçable. Sans doute sera-t-il important ici de faire observer que la direction d'une cure n'est pas la même chose que la poursuite de son analyse, que la position de l'analyste n'est pas exactement celle de l'analysant et que l'objet d'un éventuel contrôle n'est pas d'abord et avant tout l'analyste en contrôle mais l'expérience analytique en tant que celui-ci la soutient dans la cure particulière qu'il dirige. Plus fondamentalement faudra-t-il ajouter que la présence d'un analyste de contrôle, comme pôle d'une adresse, même lorsqu'il se tait (ce à quoi il ne saurait totalement se résoudre), ne l'aidera que plus dans l'objectif qu'il s'était fixé dans son "auto-contrôle". Il est en effet tout à fait cohérent avec l'expérience de sa propre cure de se ménager un lieu, à la fois de parole et d ' écoute, où l'on puisse se mettre à l'épreuve de son propre discours. Faudra-t-il également négliger l'impact et le ressort d'un transfert de travail qui aura pris le relais des anciennes relations de transfert analysées au cours de sa propre analyse ?

Néanmoins, l'objection dite impertinente a malgré tout l'avantage de nous rendre attentifs au fait qu'entreprendre un contrôle avec un tiers extérieur implique également de la part de celui qui s'y soumet ce qu'on appellerait, sans doute improprement, un "contrôle interne", c'est-à-dire l'intégration en soi d'une position de questionnement critique à l'égard de sa pratique. Et peut-être qu'apparaît là une des fonctions pouvant être attendues du contrôle : celle de préparer l'analyste en contrôle à devenir le plus authentiquement possible son propre contrôleur pour la suite de son travail analytique.

A considérer les choses sous cet angle, nous renouons en quelque sorte avec les recommandations que faisait Freud aux analystes débutants (1910-1912), conseils formulés donc bien avant l'institutionnalisation de la formation. Après avoir fait ressortir la nécessité d'une analyse personnelle pour le futur analyste, Freud se plaisait à souligner qu'une telle analyse ne pouvait qu'être incomplète et que le bénéfice le plus durable à en tirer était précisément la conviction intime de la nécessité de poursuivre et d'approfondir cet effort par soi-même et pour soi-même dans ce qu ' il appelait, sous une acceptation nouvelle, une "auto-analyse" (Selbstanalyse, que nous transposerions volontiers en "analyse personnelle poursuivie"). Tout comme l'analyse de l'analyste pour Freud, le contrôle devrait contribuer à mieux préparer l'analyste à effectuer la continuation toujours plus approfondie de l'analyse des diverses formations où se signifie son désir inconscient, et ceci d'autant plus que ce désir se manifeste à l'œuvre, ou en exercice, dans son travail de psychanalyste. L'incomplétude, ou l'insuffisance, de toute analyse de l'analyste prévaut encore de nos jours, puisque, même si nous disposons grâce à Lacan d'une théorie de la fin de l'analyse de l'analyste, il nous faut reconnaître qu'en fait il n'est pas d'analyste qui attende la fin de son analyse pour entamer sa propre pratique. Les rapports dialectiques suscités entre la poursuite de son analyse, sa pratique débutante et le contrôle de celle-ci sont assurément de nature à lui faire acquérir dans l'exercice de sa tâche cette capacité de "l'auto-analyse", dans laquelle la dimension de l'Autre est suffisamment présente pour que nous l'entendions plus comme un avatar de l'autosuffisance. Cette aptitude à pouvoir effectuer ce que les anglo-saxons (en particulier Ed. Glover) désignaient, d'une façon qui prête sans doute à sourire, par la "toilette de l'analyste", a trouvé, nous semble-t-il, une excellente formulation dans les propos de Guy Laval : "Quand un jeune analyste commence à prendre des patients, il fait l'apprentissage d'une solitude. Cela me semble très important car, à ce moment-là, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non, il amorce son auto-analyse. Il me semble que ce que le contrôle peut apporter à ce moment-là, c'est de permettre un meilleur déroulement de ce processus d'auto-analyse, et de permettre non seulement son amorce mais aussi son maintien ..."

S'il convient en définitive d ' entreprendre le contrôle avec un tiers, avec qui donc est-il recommandable de s'y engager ? Les groupes analytiques contemporains donnent à cette question une réponse plus souple que celle qui prévalait dans les Sociétés traditionnelles : les listes de "didacticiens" ou de "contrôleurs" attitrés ne sont guère plus de mise.

Est-ce à dire pour autant que l'on a rendu à l'analyste en formation la pleine initiative de son choix, en conformité avec le principe essentiel de la formation de l'analyste, à savoir qu'elle ne saurait se fonder que sur l'élucidation d'un désir qui se signifie et s'analyse dans l'axe de l'articulation de ses demandes. De fait, le libre choix d'un analyste de contrôle est encore souvent limité par la restriction de ne pas choisir son propre analyste et par l'obligation d'opter parmi les analystes titulaires de sa propre institution.

 

Cette dernière disposition limitative témoigne sans doute d'une conception qui associe étroitement la formation et l'institution, non seulement en tant que l'institution souhaite transmettre ses propres "standards" de l'analyse mais surtout en tant qu'elle cherche à vérifier dans le contrôle l'acquisition de la capacité à analyser, au point d'accorder aux témoignages des dits contrôleurs une place prépondérante dans la procédure de reconnaissance. A cet égard, toutes sortes de questions valent la peine d'être posées le lien entre l'institution et la formation comme telle est-il aussi essentiel qu'on le prétend ? N'y a-t-il pas lieu de tenir compte des données "sociologiques" actuelles des groupes analytiques où l'on constate, au sein de la vaste mouvance freudo-lacanienne, l'existence d'une diversité particulièrement stimulante de regroupements plus ou moins autonomes, diversité qui encouragerait une formation "trans-institutionnelle", exploitant les diverses ressources des multiples compétences qui s'offrent dans chaque sous-groupe ? N'est-ce pas là aussi une manière originale de résoudre le problème connu et reconnu dans les grandes sociétés traditionnelles et monolithiques qui, tant pour certaines didactiques, pour les "secondes tranches" que pour certains contrôles, devaient recourir à des analystes "étrangers" (voir Glover, Technique de la psychanalyse, p. 124 note) ? ... En tout état de cause, les analystes du Questionnement Psychanalytique ne prétendent détenir aucune raison de principe valable pour empêcher le choix d'un analyste de contrôle "extra muro s " , du moins aucune raison suffisamment valable que pour porter atteinte à la primauté du principe du libre choix du contrôleur si, du moins, ce choix procède d'un désir du sujet (qui n'est pas, de ce fait, dispensé de l'obligation subjective de s'interroger lui-même sur les motifs, éventuellement fantasmatiques, de son choix).

Quant à l'interdiction formelle de choisir pour contrôleur son propre analyste, celle-ci nous semble renouer avec la condamnation autoritaire et dogmatique affichée par l'école anglaise à l'encontre de la suggestion soutenue par l'école hongroise (V. Kovacs, S. Ferenczi ...). Nous pouvons certes admettre le point de vue défendu par les Hongrois, à savoir que l'analyste didacticien est le mieux placé pour apercevoir et rectifier les contre - transferts qui viendraient contrarier la pratique débutante de son analysant. Mais si, sur cette question des contre-transferts, la tâche du contrôleur consiste à seulement pointer ceux-ci et à inciter le contrôlant à les analyser par et pour lui-même travail auquel sa propre analyse est censée l'avoir préparé - , alors le prétendu avantage à. cumuler les fonctions de didacticien et de contrôleur s'estompe fortement. Un analyste autre que le didacticien pourrait très bien suffire à une telle tâche et, en outre, présenterait le sérieux avantage - quelque peu négligé par l'option hongroise - d'offrir un lieu autre , une référence autre qui aiderait l'analyste en contrôle à se déprendre de la fascination pour un modèle, de surcroît ici "unique" dans tous les sens du terme.

Une formation mono-référentielle auprès d'un seul et même "maître" serait plutôt à déconseiller, elle serait même l'indice d'un transfert non analysé, peu susceptible de se surmonter dans les diverses formes du transfert de travail et laisserait peu de chances à l'analyste en formation, non pas tant de trouver son style propre mais de pouvoir pleinement s'autoriser de lui-même à sa fonction et à son acte d'analyste à part entière.

Concrètement, sans interdire formellement le choix de son propre analyste comme contrôleur, il nous semble que cette éventualité devrait s'accompagner d'autre(s) contrôle(s) auprès de tiers librement choisi(s). En ce sens nous pouvons souscrire à la recommandation traditionnelle qui convie à effectuer deux contrôles, au sens précis pour nous qu'il y ait au moins un autre contrôle que celui éventuellement entrepris chez son propre analyste. Par ailleurs, les bénéfices à tirer d'une pluralité des contrôleurs sont tels que nous avons à nous interroger sur le caractère restrictif des exigences institutionnelles habituelles qui demandent deux contrôles. A vouloir seulement satisfaire à cette obligation, on négligerait - avec sa liberté d'initiative - l'intérêt pratique qu'il a à multiplier les "confrontations" avec des contrôleurs différents.

A la réflexion, l'enjeu du débat historique entre Anglais et Hongrois comporte pour nous aujourd'hui l'intérêt de faire apparaître la fécondité d'une procédure qui, forcée d'accepter le fait que le passage à la pratique s'effectue avant la fin de la didactique, encourage la poursuite de l'analyse personnelle avec cette visée secondaire de pouvoir également y aborder et analyser les problèmes contre-transférentiels de sa pratique naissante. Le soutien actif de l'analyste didacticien dans cette tâche sera une précieuse préparation à ce qui sera ensuite attendu de l'analyste en contrôle dans ses contrôles proprement dits. Toutefois l'écueil à éviter est que cette part de contrôle n'en vienne à dévier et obturer la poursuite du mouvement propre de l'analyse de l'analyste. Il est à cet égard souhaitable que le didacticien sache parer à cette mise en impasse de la manière qui convient.

*

 

La réponse à la question "avec qui entreprendre le contrôle ?" devrait aussi s'envisager du point de vue du contrôleur. De quelle façon a-t-il à être analyste dans cette expérience particulière du contrôle ? Qu'est-on en droit d'attendre d'un analyste de contrôle ?

Il nous faut en effet constater qu'en rompant avec l'usage codifié des institutions traditionnelles, il n'y a plus de titularisation d'un groupe spécial de "didacticiens" ou de " contrôleurs " qui, du fait de l'institualisation de leur statut, rendait autrefois peu probable le surgissement de questions sur les conditions préalables et les conditions d'effectuation de leur tâche. Avec le libre choix du contrôleur, n'importe quel analyste peut devenir l ' objet d'une demande de contrôle. Dans la mesure où il est dorénavant privé de l'abri d'un quelconque statut institutionnel de "contrôleur attitré", il se trouvera confronté à des questions que l'ancienne situation ne pouvait susciter. A commencer par celle-ci : pour quelles raisons accepter - ou éventuellement refuser - cette demande ? Question qui en engage bien d'autres : en quoi cela pourrait s'avérer utile pour le demandeur ? Quelles sont les conditions optimales exigibles au départ pour avoir de bonnes chances de concrétiser la fonction formatrice du contrôle ? Quels seraient les axes de l'action du contrôleur pour pouvoir contribuer à cette efficacité ?... Il est même loisible de penser que, confronté individuellement à ces questions, l'analyste ayant effectivement répondu à une demande de contrôle ait le souhait de mettre ses interrogations en commun avec ceux qui ont partagé de fait la même expérience. Un groupe de travail pourrait alors se constituer. Observons toutefois que le lieu et l'occasion d'un tel travail pourraient bien être un groupe institutionnalisé, mais que le but même de ce questionnement en commun ne saurait être l'institutionnalisation, ou une meilleure institutionnalisation, du contrôle. Si certains enseignements devaient découler en effet de ce travail, cela serait principalement au bénéfice de la pratique de chacun. Egalement au bénéfice de la psychanalyse elle-même, non pas dans le sens de conforter l'institutionnalisation de la formation analytique mais justement de mettre à la question la tendance, avérée historiquement, de toute institution à vouloir réglementer la formation.

D'une certaine manière un tel débat s'est déjà spontanément engagé parmi les analystes du Questionnement Psychanalytique. Il est loin d'avoir apporté tous les résultats que l'on pourrait à juste titre attendre d'une réflexion menée plus longuement et d'une façon plus approfondie. Il n'en reste pas moins que l'amorce de celle-ci peut paraître prometteuse sur quelques points importants. Ainsi, sur la nécessité d'entretiens préliminaires, sur l'importance de la prise en compte de la demande en tant qu'elle est portée par ses nécessités particulières ... etc : points qui ne manqueront pas d'être abordés dans la suite de notre propos. Contentons-nous pour l'instant de mieux cerner les axes majeurs de la fonction qu'aurait à soutenir l'analyste qui a accepté de se laisser mettre dans une position d'analyste de contrôle. Pour nous y engager, formulons une sorte de paradoxe : dans le contrôle, l'analyste de contrôle devrait à la fois être analyste et ne pas être analyste .

S'il a à être analyste c'est bien au sens de celui que s ' est laissé instruire par une plus ou moins longue expérience de la pratique analytique. Non pas tant comme le dépositaire de nombreuses connaissances ou d'un savoir-faire éprouvé, mais comme celui qui a suffisamment expérimenté le ressort même de la position analytique qu ' il a assumée dans ses cures.

Dans la mesure où il fut analyste et qu'il le reste dans l'expérience de contrôle, il saura parer à l'investiture du "sujet supposé savoir" qui pourrait lui être conférée. Y parer veut dire qu'il saura ne pas s'y identifier et, du même coup, ne jamais intervenir dans le cadre du contrôle à partir d'une position de maîtrise, de savoir ... Diriger un contrôle à partir d'une position pareille ne constitue pas seulement une défaillance du contrôleur, mais révèle une faille de l'analyste tout court dont la position précisément se gagne du fait de la liquidation permanente de cette prétention au savoir. En ce sens le contrôleur a à être et à rester avant tout analyste. Loin d'incarner un maître qui sait, ou qui sait mieux, l'analyste de contrôle devrait plutôt présentifier, en acte, celui qui se supporte d'une position de non-savoir. Tant à l'égard de ce qui pourrait encore advenir de l'inconscient du sujet de la cure contrôlée, qu'à l'égard du caractère toujours aventureux et conjectural des éventuelles indications qu'il serait amené à formuler. Il s'abstiendra de toute affirmation théorique ou dogmatique, évitera des considérations diagnostiques péremptoires. En aucun cas, il ne détient une interprétation meilleure, ou l'idée d'une plus juste intervention, car nul ne pourrait par avance préjuger la nature des effets que produiront les actes et les paroles de l'analyste. Ajoutons qu'il conviendrait mieux que l'analyste de contrôle soit encore apte à se laisser surprendre, à rester disponible à l'imprévu, comme par exemple par l'effet heureux d'une initiative risquée par l'analyste en contrôle à laquelle il n'avait pas songé lui-même ou qu'il aurait tenté de considérer a priori comme inutile, voire malvenue. Cette dernière remarque ne devrait pas pour autant le confiner dans un rôle d'écoute attentive, mais s'il intervient de façon plus franche, il adoptera - conformément à sa position d'analyste - toutes les voies qui vont à rebours de l'affirmation pure et simple et se fera surtout le porte-parole ou le support de ce qui s'est déjà manifesté sous la forme d'une question dans les données de l'expérience qui lui est relatée.

Bref, la manière dont il assume sa position de contrôleur devrait renforcer chez l'analyste en contrôle la conviction que personne ne saurait évacuer la difficulté principielle de toute direction de cure, celle "qu'il s'agit de savoir conduire une analyse tout en renonçant à tout savoir constitué" (M. Safouan).

Nous disions aussi, de façon paradoxale, que le contrôleur n'a pas à être analyste. Expliquons-nous : il n'a pas à être l'analyste de la cure, ou de l'expérience analytique comme telle, qui lui est rapportée. En l'occurrence le seul analyste, l'analyste de fait , c'est l'analyste en contrôle. Le contrôleur ne saurait en aucun cas s'y substituer. Il s'agit d'une position inaliénable, assumée de plein droit par l'analyste de fait qui en porte, en pleine responsabilité, tous les risques. Le rappel de ce principe fondamental, notons -le, ne s'apparente pas à la mise en place d'une fonction de surveillance, comme c'était le cas chez les Berlinois. Le contrôleur n'a pas à se transformer en surmoi persécuteur, à l'affût des erreurs qui démentiraient le bien-fondé du passage où l'analyste en contrôle a cru pouvoir s'autoriser lui-même analyste. Comme le suggère M. Mannoni, il convient de considérer l'analyste en contrôle comme un jeune collègue qu'il s'agit d'accompagner pendant un temps limité. Loin d'être une instance de surveillance, le contrôle cherchera à préserver les capacités d'initiative et de spontanéité de l'analyste en contrôle. Il donnera un accueil bienveillant à l'aveu des difficultés et des impasses dans la mesure où elles seront reçues, non comme une occasion de coincer ou d'épingler le débutant, mais comme des moments privilégiés de toute expérience analytique qui progresse et donne à apprendre essentiellement au travers des temps d'errance.

Nous verrons par la suite qu'au niveau de son action et de ses moyens d'intervention l'analyste de contrôle n'a pas à se comporter comme s'il était analyste dans une cure : en acceptant de diriger un contrôle, il accepte du même coup les "pouvoirs" restreints qui le caractérisent (comme par exemple, pointer et non analyser les contre-transferts).

LA DEMANDE DE CONTROLE ET LE MOMENT D'ENTRÉE EN CONTROLE

Sous cette rubrique, nous abordons la question centrale autour de laquelle se séparent le plus radicalement la perspective institutionnalisée du contrôle et celle qui voudrait se fonder sur le seul cheminement du désir d'un sujet en formation. L'institution, en décrétant par avance l'obligation du contrôle et en réglementant ses modalités concrètes dans le cursus, porte automatiquement atteinte à ce qui aurait pu spontanément surgir de l'ordre d'une demande chez l'analyste en formation. La position de réglementation implique en elle-même - de par son poids de contre-demande - la méconnaissance de l'importance et de la signification d'une initiative du sujet en formation, initiative certes grosse de tout ce qui peut secrètement la motiver (et qui reste à élucider) mais se situant malgré tout dans l'axe même d'un désir en travail, d'un désir en formation. Une fois cette dimension reconnue, comment pourrait-on persister à conforter les exigences institutionnalisées de la formation dont l'effet insidieux serait à la fois de contrecarrer le surgissement éventuel d'une telle demande et d'infléchir l'axe de formation dans le sens d'une conformisation, d'une adéquation avec des critères préétablis. Inflexion, notons-le, qui ne sera pas pour déplaire à ceux qui, portés par un désir instable ou douteux, n'attendent que les demandes d'une quelconque autorité pour justement pouvoir tenir leur désir à l'abri du prix à payer (en désêtre, en castration, en manque : comme l'on veut). Ce seront les mêmes qui, au terme de la formation, trouveront dans la reconnaissance et l'habilitation officielles un moyen commode pour esquiver définitivement ce que comporte de solitude et de responsabilité le moment éthique où ils ont à s'autoriser d'eux-mêmes et qui est à retraverser pour chaque nouvelle cure à entreprendre.

Ces deux perspectives, ainsi sommairement décrites et opposées, donneront lieu, concernant l'accès au contrôle, à des dispositions pratiques radicalement différentes :

Dans la première, l'Institution intervient directement sous la forme d'obligations prescrites, allant jusqu'à déterminer - outre les contrôleurs attitrés, le nombre et les modalités des contrôles - le moment de l'entrée en contrôle. Celle-ci est généralement imposée dès l'amorce des premières cures engagées par l'analyste débutant qui s'est vu attribuer par l'Institution "l'autorisation de pratiquer sous contrôle". Non seulement l'Institution accorde le droit de pratiquer après examen par un jury de l'état de la candidature, mais elle associe dans un même temps cette admission à la pratique avec l'obligation de faire contrôler les premières cures.

Dans l'autre perspective, l'Institution s'abstient d'accorder l'autorisation de pratiquer et se contente de reconnaître le fait qu'un analyste en formation s'est de lui-même - se jugeant à la hauteur de la responsabilité que son acte engage - autorisé à débuter une pratique psychanalytique. Rien n'est décrété concernant l'entrée en contrôle. La situation est laissée plus ouverte : l'analyste débutant sollicitera un autre analyste de son choix, à un moment quelconque mais non indifférent, pour lui parler de sa pratique. Les contraintes de la réglementation institutionnelle sont effacées pour précisément permettre la manifestation et la prise en considération des contraintes internes qui travaillent l'analyste débutant, qu'elles soient de l'ordre de difficultés subjectives ou de l'ordre d'embarras plus objectifs dans la conduite de ses cures (s'intriquant parfois l'un dans l'autre). La différence essentielle que comporte cette situation plus ouverte est incontestablement de mettre en jeu la demande, laquelle est donc susceptible d'être interrogée quant au désir de celui qui l'exprime. C'est seulement ainsi que pourront être authentiquement travaillées les difficultés d'un désir insuffisamment dégagé de ses formes régressives, en tant qu'elles viennent contrarier ici le pouvoir opérant du désir de l'analyste dans la conduite des cures.

Les analystes du "Questionnement Psychanalytique" n'ont guère eu de peine à reconnaître dans cette seconde perspective l'esprit dans lequel ils souhaiteraient eux-mêmes œuvrer.

Ceci implique pour eux la suspension de toute réglementation formelle. Ils considèrent qu'elle pourrait être avantageusement remplacée par quelques recommandations, non dogmatiques, ayant valeur de témoignage et d'élaboration des enseignements de leurs propres expériences. Ainsi pensent -ils pouvoir le mieux sauvegarder l'axe fondamental autour duquel devrait pouvoir s'ordonner la formation de l'analyste, à savoir celui d'un désir qui ne cesse de s'analyser au travers de tout ce qui le manifeste et le signifie. Une telle ré-ouverture de l'expérience du contrôle, ainsi libérée des habituelles contraintes institutionnelles, devrait pouvoir s'accompagner d'un travail de réflexion et de critique à partir des effets produits, travail pour lequel il s'agirait également d'imaginer et d'organiser des méthodes et des procédures suffisamment efficaces pour en tirer les meilleures leçons.

Le débat à peine engagé parmi nous permet déjà de formuler les quelques réflexions suivantes :

C'est de lui-même que le jeune analyste se donnera un accès au contrôle, au moment où il en éprouve le besoin, que celui-ci se motive d'une nécessité impérieuse ou seulement du souhait de disposer d'un lieu où il pourrait apprendre plus de son expérience.

A nos yeux, aucun principe a priori ne semble pouvoir justifier l'obligation d'entamer le contrôle au même moment que débute la pratique analytique. Cette disposition réglementaire appelle, au contraire, deux remarques. D'abord elle semble négliger le fait (souligné déjà plus haut) que le cadre même de l'analyse de l'analyste peut fort bien se prêter également à l'abord des questions subjectives rencontrées dans la pratique débutante de l'analyse. Les éventuels contre-transferts pourraient y être l'objet d'une analyse plus poussée, du moins avec une participation plus active de l'analyste que celle qui pourrait être attendue du contrôleur. Nous avons précisé plus haut les limites de ce "premier contrôle" dans le cadre de la didactique tant en regard de l'enjeu propre de la didactique qu'en regard de la nécessité de l'instauration d'un véritable cadre pour le contrôle. L'autre objection pour ne pas faire coïncider début de contrôle et début de la pratique est celle qui viserait à renforcer une meilleure assomption chez le débutant de sa fonction même d'analyste "seul à bord" pour les cures qu'il engage. Il importe qu'au moment de demander le contrôle, l'analyste s'assume au mieux, et de façon déjà responsable, comme analyste de fait du traitement qu'il se propose d'apporter au contrôle. Le fait d'avoir engagé la cure depuis un certain temps pourra favoriser une telle assomption. Peut-être même que le fait d'avoir déjà plusieurs patients en analyse contribuerait grandement à cette même visée. (D'autres conditions, impliquant plus essentiellement la subjectivité de l'analyste demandant le contrôle, devront être évoquées plus loin).

Ainsi, l'accent ayant été mis sur l'autonomie d'une demande qui procède de ses propres nécessités et qui obéit à sa temporalité particulière, il conviendra pour l'analyste de contrôle d'attacher la plus grande importance à l'examen de la demande. Les entretiens préliminaires à l'acceptation d ' une demande de contrôle sont d'une utilité essentielle. Il importe que soit éclairci le type de pratique qui s'offre au contrôle : toute demande de contrôle ne concerne pas nécessairement une pratique analytique. Diverses pratiques psychothérapeutiques, incluant même la pratique en institution et la relation médecin-malade selon Balint, font l'objet de demandes de contrôle. La réponse qui y est effectivement donnée varie considérablement selon les "standards personnels" de chaque contrôleur. Sans doute serait-il souhaitable qu'au sein d'un regroupement d'analystes la question des raisons de l'acceptation ou du refus de telles demandes fasse l'objet d'une élaboration commune en vue de dégager les déterminants véritablement analytiques des raisons qui nous guident dans nos décisions. Un élément prépondérant sera le fait que ce type de demandeur de contrôle soit lui-même en analyse ou pas. Si oui, il pourra dans ce cadre-là approfondir ce qui serait seulement pointé au niveau du contrôle (réponse qui laisse en fait intouchée la question de la réelle nécessité d'une telle demande de contrôle). Si non, il y a de fortes chances que cette demande de contrôle se transforme en demande d'analyse (puisqu'on voit mal avec les moyens restreints que s'octroie l'analyste de contrôle comment il pourrait faire aboutir un effort qui nécessite une véritable relation analytique).

Toutefois, les demandes les plus fréquentes de contrôle concernent une pratique analytique assumée par un analyste en formation. Là, il apparaît important de recevoir la précision que cet analyste se trouve encore, ou non, en analyse. Selon la réponse, l'analyste de contrôle aura à renvoyer l'analyse approfondie de certains points soulevés en contrôle soit à l'analyse en cours, soit à la capacité d'analyse que l'analyste en contrôle aura acquise au terme de sa didactique. Par contre, une insuffisante assomption de la fonction d'analyste de fait du traitement à contrôler, de même qu'une insuffisante capacité d'auto-analyse", pourraient inciter le contrôleur à différer l'entrée en contrôle et à encourager le demandeur à poursuivre le plus intensément possible le travail entrepris dans la didactique. De façon générale, l'expérience semble démontrer la pleine fécondité de cette période où l'analyste en formation peut faire fonctionner de manière didactique tous les rapports possibles dans la coexistence des trois lieux de travail : analyse personnelle, pratique analytique et contrôle.

Les motifs particuliers qui sous-tendent, de manière plus ou moins perceptible, les demandes de contrôle peuvent être d'une très grande variété. Même chez des analystes en formation, ayant poussé leur propre analyse relativement loin et se trouvant engagés dans une pratique débutante, il n'est pas exclu que certains de ces motifs s'apparentent aux mêmes demandes régressives et aux mêmes fantasmes transférentiels dont s'occupe l'analyse proprement dite (attente d'une reconnaissance qui charrie une demande d'amour, choix d'un contrôleur qui réinstaure une figure de la toute-puissance, etc ...). Ceci n'est pas nécessairement incompatible avec la possibilité d'un réel approfondissement de l'expérience du contrôle, mais nécessitera de la part du contrôleur une vigilance particulière qui ne manquera pas de saisir les occasions optimales pour rendre le demandeur sensible à l'incidence de ces motifs inavoués. Incombera à ce dernier la tâche d'en approfondir par lui-même, ou dans son analyse poursuivie, une authentique analyse. L'expérience du contrôle montre assez souvent la progressive "purification" des divers aspects régressifs qui parasitaient la demande initiale, reçue d'abord de façon massive. Nombreux témoignages indiquent également que les attentes que le demandeur entretient à l'égard du contrôle subissent au cours du déroulement de l'expérience de considérables remaniements, que l'on assiste à une véritable mutation des enjeux de la demande initiale.

Insistons néanmoins sur les implications concrètes que comporte le critère qui se doit d'apprécier la capacité du demandeur à pouvoir s'assumer comme "l'analyste de fait" de la cure relatée en contrôle. Cela signifie que l'analyste en contrôle ne soit pas porté à s'effacer dans sa fonction d'analyste de fait, qu'il le fasse en faveur du contrôleur (comme s'il voulait se démettre sur lui de la direction et de la responsabilité qui lui incombent) ou q u ' il le fasse en faveur du modèle incarné par son didacticien (imitation qui trahirait la persistance d'un transfert idéalisant non analysé).

Cela signifie également que l'analyste en contrôle ne manquera pas de privilégier l'enjeu propre de la cure qu'il dirige avec les particularités singulières qu'elle manifeste, et non d'en faire une sorte de prétexte en vue d'un autre enjeu qui serait sa reconnaissance comme analyste (bon analyste, analyste efficace, etc. ...). Il n'a pas à être quelqu'un dont l'écoute, la disponibilité au cas et aux possibilités analytiques de celui-ci, seraient entièrement accaparées par un souci personnel de reconnaissance, d'habilitation de la part du contrôleur et de l'institution dont ce dernier serait le représentant.

L'analyste sollicité pour un contrôle aura donc à être particulièrement attentif, au niveau des entretiens préliminaires, à repérer ces sortes d'alibis. Non seulement les demandes essentiellement portées par le souhait de répondre à la demande institutionnelle, de se conformer à ses exigences pour obtenir la reconnaissance promise (accepter telle quelle cette démarche reviendrait à entériner la supposition que l'Autre sait et qu'il a les moyens de satisfaire cette demande de savoir et de reconnaissance). Mais surtout, les demandes qui se supportent principalement du souhait d'y trouver un aval, une caution qui viendrait parer à la difficulté que le jeune analyste aurait à pouvoir assumer l'acte par lequel il s'est lui-même autorisé à la fonction analytique (accepter telle quelle une telle demande reviendrait à avaliser une défaillance subjective qui nécessite plutôt un approfondissement de l'analyse personnelle).

Toutes ces notations n'interviennent ici que comme une possible amorce d'un débat à ouvrir entre analystes ayant déjà effectivement accepté d'entreprendre des contrôles, avec comme visée l'espoir de dégager quelques axes de réponse à la question qui est certes au centre des entretiens préliminaires au contrôle:

Qu'est-on en droit d'attendre, ou de supposer déjà acquis, chez un analyste débutant pour avoir de bonnes raisons pour l'accepter en contrôle ? Ou, autrement dit, quelles sont les conditions optimales à repérer chez celui qui demande un contrôle pour y donner une suite favorable ?

D'autres questions requièrent encore tous ceux qui ont été impliqués, d'une manière ou d'une autre, dans des expériences de contrôle, du moins s'ils ont le désir d'élaborer en commun, au sein d'un groupe de travail, les enseignements de leur pratique : ainsi, s'il n'est pas toujours souhaitable d'entamer le contrôle dès le tout début des premières cures, est-il par ailleurs préférable que chaque contrôle se concentre autour du déroulement suivi d'une seule et même cure ? (Question qui met en cause la règle habituelle qui veut que deux cures complètes aient été supervisées). Le succès du contrôle doit-il nécessairement s'apprécier en fonction de la bonne terminaison du traitement ? Quels pourraient être les critères de progrès satisfaisant, voire de réussite, des contrôles ? Qu'est-ce qui pourrait caractériser la terminaison du contrôle ? Quel accueil réserver à des demandes plus ponctuelles de contrôle, se limitant d'emblée dans le temps et se concentrant uniquement sur des difficultés précises rencontrées en cours d'un traitement ?

Un regroupement d'analystes comme le Questionnement Psychanalytique se devrait également d'envisager l'opportunité, et d'explorer les possibilités concrètes, de mise en place d'autres formes de contrôle, par exemple le contrôle collectif. Quels effets peut-on en attendre ? Remplacent-ils vraiment, sous l'angle de l'efficacité, le contrôle individuel ? Le contrôle en groupe ne devrait-il pas être nécessairement précédé par une expérience de contrôle individuel (comme le suggère, entre autres, F. Dolto) ? N'y a-t-il pas lieu de faire une distinction entre le contrôle collectif (ou contrôle en groupe) s'organisant autour d'un contrôleur qui assume la fonction d'analyste de contrôle et, par ailleurs, l'inter-contrôle s'organisant en petit groupe sans que cette fonction d'analyste de contrôle soit explicitement reconnue à l'un des participants ? Quelles seraient les indications différentielles pour encourager un analyste en formation à s ' engager dans l'un ou l'autre type d'expérience collective de contrôle ? etc. ...

OBJECTIF ET OBJET DU CONTROLE

L'objectif du contrôle, pensons-nous, est de contribuer, d'une manière à la fois spécifiée et nécessaire, à la formation du psychanalyste. Considéré comme un moment essentiel dans cette formation, il constitue une expérience originale dans laquelle l'analyste en formation se donne le recul lui permettant de reconsidérer les données de sa pratique analytique et d'y apprécier les incidences diverses, tant positives que négatives, de son désir d'analyste en exercice.

Dans l'état présent des groupements psychanalytiques, cet objectif de formation semble communément admis, voire recherché comme tel, par les analystes en début de pratique. De leur côté, les analystes plus expérimentés, instruits par leurs propres expériences en contrôle et de contrôle, reconnaissent et défendent quasi unanimement l'intérêt didactique et la valeur de formation des contrôles. Au point, comme l'on sait, que là où les analystes confirmés s'organisèrent en groupes ayant le souci de la transmission de la psychanalyse, le contrôle fut toujours considéré comme partie intégrante et indispensable de la formation analytique.

Sous cette unanimité de principe se dissimule cependant une très grande variété d'opinions sur ce qu'il est utile d'apprendre dans le contrôle et sur la manière dont se concrétise effectivement cette contribution à la formation. C'est dire que nous retrouvons au niveau des contrôles la même diversité de conceptions que celle que l'on constate, selon les écoles et les tendances, au niveau des principes de direction des cures psychanalytiques, de leurs modes d'efficacité et des objectifs visés. Certes, nous n'en sommes plus tout à fait aujourd'hui au modèle pédagogique autoritaire d'un Eitingon pour qui, à l'Institut de Berlin, le contrôle servait à vérifier la compréhension de la structure névrotique du patient et la justesse de la technique et des interprétations, et s'appliquait à détecter systématiquement toutes les fautes en vue d'éliminer progressivement toutes les erreurs commises par les débutants. (Ceci agrémenté de surcroît par le noble alibi de devoir protéger le patient de l'analyste en formation ... On imagine volontiers que le tourment enduré par les débutants berlinois sous une telle surveillance surmoïque et inquisitoriale était compensé par la promesse - soi-disant réalisée sous leurs yeux - d'atteindre un jour à la sereine tranquillité et à la belle assurance dont se paraient les maîtres). Mais peut-on prétendre pour autant que les conceptions contemporaines du contrôle soient totalement débarrassées, tant dans l'attente des débutants que dans les prétentions des contrôleurs, de la croyance qu'il existe une bonne technique permettant d'éviter les erreurs et que le contrôle est le lieu où elle se transmet par l'intermédiaire d'une sorte de dépositaire du savoir et du savoir-faire ?

Il importe sans doute de . souligner ici que le vice qui engendre ce type de relation pédagogique incombe principalement au positionnement du contrôleur. S'il ne sait se démarquer dans son action de l'investiture de maîtrise qu'on lui impute, on voit mal ce qui pourrait mettre cette croyance à l'épreuve et briser la complicité pernicieuse qu'elle entretient. Il est aussi essentiel d'observer les effets, proches et lointains, qui découlent d'une telle situation. En gros, elle donne lieu soit à la répétition aveugle de la même imposture chez le candidat qui se coule dans le système, soit à l'apparition d'une contestation qui s'acharne à dénoncer les leurres d'une telle suffisance. Dans le premier cas, l'issue selon le "modèle conforme" (identification à l'analyste) entretiendra la permanence d'un système institutionnel dont l'histoire du mouvement psychanalytique a amplement démontré les écueils possibles : hiérarchisation institutionnelle, mécanisation de la pratique et de la théorie elle-même reformulée autour de la notion du Moi, occultation progressive de la découverte freudienne de l'inconscient, stérilisation des capacités inventives, etc ... La seconde attitude, celle de contestation, s'appliquera bien sûr à dénoncer tous ces maux.

En nous recentrant sur la question du contrôle, on observera que la dénonciation prend habituellement la forme de commentaires critiques qui ressassent, avec toutes les variations possibles, la même idée selon laquelle l'analyste de contrôle ne détient pas la clé absolue du savoir-faire analytique (une contestation plus subtilement atténuée se contenterait, pour destituer l'imposteur, d'avancer que la leçon principale du contrôle est de démontrer simplement le caractère toujours particulier des points de vue, la diversité inévitable des avis selon les personnes en cause, etc ...). Pointons ici une sorte de paradoxe : à savoir que l'indéniable part de vérité que contient cette dénonciation risque bien d'aveugler celui qui la soutient. Dans la mesure précisément où il contribue lui-même par là à concevoir l'expérience de contrôle dans le champ d'une relation duelle (c'est-à-dire ouverte à toutes les conflictualisations imaginaires), et à persister dans la méconnaissance de son véritable objet qui, comme pour la cure, se situe "ailleurs" que dans la mise en présence de deux personnes (qu ' elles soient en rapport inégalitaire ou égalitaire face au savoir ou non-savoir, peu importe !).

Il est donc primordial que toute prise de position concernant le contrôle s'oblige tôt ou tard à se prononcer clairement sur ce qui peut être considéré comme l'objet même du contrôle. ( Nous distinguons, faut-il le souligner, objectif et objet). De cette clarification nous pourrions sans doute attendre une perception préparée à mieux différencier les faux problèmes et les vraies questions.

L'objet du contrôle, pensons-nous, est d'abord et avant tout la pratique analytique en elle-même, c'est-à-dire telle qu ' elle est illustrée en l'occurrence dans l'exemple de pratique que relate l'analyste en contrôle. C'est évidemment un objet particulièrement complexe qui comporte le discours de l'analysant, les formations de l'inconscient dans les inflexions littérales où elles se manifestent ..., bref tous les faits de parole - ou ayant valeur de parole - qui prennent place dans ce qui reste essentiellement une expérience de discours. Ces matériaux de la cure toutefois ne prennent leur vraie dimension significative que lorsqu'ils participent au cadre transférentiel qui, loin d'être une relation entre deux personnes, est bien plutôt comme s'exprime Lacan - la rencontre de deux désirs. Et la présence du désir de l'analyste est précisément réglée pour ne pas contrarier l'autonomie propre du savoir inconscient qui se manifeste et se signifie dans les cheminements de la parole de l'analysant.

Il est clair que les critiques sur le soi-disant "meilleur savoir" de l'analyste de contrôle deviennent totalement caduques à partir de cette reconnaissance de l'autonomie du savoir inconscient chez l'analysant. C'est le seul savoir qui importe vraiment et par rapport auquel les connaissances des protagonistes du contrôle sont précisément interpellées en tant qu'elles pourraient faire obstacle à son surgissement. C'est sur le mouvement propre du cheminement de la vérité du sujet en analyse que se règle la direction du contrôle. L'expérience commande, dit-on, c'est elle le seul maître en fin de compte. Ce n'est pas non plus de l'analyste contrôleur que l'analyste en contrôle apprend quelque chose, mais c'est avec lui (ce qui restitue pour le contrôleur également la valeur formatrice du contrôle où il ne cesse lui-même d'apprendre).

Nous disions aussi que, sous l'angle transférentiel, la pratique analytique est le fruit de la rencontre de deux désirs. Impossible donc de dissocier le matériel clinique de la cure d'avec la présence du désir de l'analyste (comme l ' on dit "en exercice"). Il présentifie sous la forme d'un "x" cette fonction qui deviendra le ressort même de l'interrogation du sujet sur le désir (en énigme) de l'Autre. Le mouvement de toute cure, en tant que le transfert permet une ouverture sur l'objet du fantasme, est étroitement conditionné par le juste maintien de cette fonction en exercice du désir de l'analyste.

Si donc l'analyste en contrôle est susceptible d'être questionné au niveau de sa subjectivité désirante, ce ne saurait être qu'à partir de sa manifestation (parfois intempestive et contrariante) au niveau des effets repérables dans le déroulement de la cure qu'il dirige. Elle n'a jamais à être interrogée pour elle-même; ce qui nous fait dire que l'objet de contrôle n'est pas l'analyste en contrôle mais bien la pratique soutenue par son désir d'analyste à l'œuvre.

Concrètement, nous dirions que la tâche que pourrait s'assigner le superviseur n'est certainement pas avant tout de détecter l'éventuelle insuffisance de l'analyse personnelle de l'analyste en contrôle, ni l'éventuelle légèreté de l'engagement par lequel cet analyste s'est autorisé à son acte. Toutefois, il se peut que l'analyste en contrôle s'aperçoive - aidé ou non en cela par le superviseur - que certaines interférences subjectives de sa part ont pour effet d'entraver, d'enliser ou de dévoyer le mouvement propre de la cure, que les "résistances" attribuées dans un premier temps à son analysant ne lui sont pas complètement étrangères ... Alors, pour peu qu'il soit authentiquement engagé dans l'expérience du contrôle, cet analyste pourra aisément reconnaître, le cas échéant, que la position qu'il a occupée de fait n'était pas suffisamment dégagée de certains fantasmes de désirs régressifs (désir de réparation, désir de convaincre, fantasmes de rivalité, de toute puissance ...) ou de certaines angoisses attachées à ces mêmes fantasmes. Ainsi averti, il prendra les mesures qui lui paraissent nécessaires : soit l ' effort "d'auto-analyse poursuivie" auquel son analyse l'a préparé, soit se sentira-t-il incité à poursuivre plus avant une analyse personnelle qu'il pensait peut-être interrompre. De toute manière, il peut être supposé suffisamment préparé et responsable pour trouver de lui-même la solution que nécessite la situation effectivement rencontrée. Dans des circonstances plus exceptionnelles, il se pourrait même que l'analyste en contrôle arrive au constat - notamment par la découverte d'une préoccupation trop exclusive sur ses éventuels contre- transferts qui le ferait parler plus de lui-même que de la cure qu'il dirige - que sa demande de contrôle couvrait en fait une demande renouvelée d'analyse.

Encore une fois, l'analyste de contrôle n'a pas à précéder ce qui s'opère de reconnaissance ou ce qui se manifeste comme soupçon, comme interrogation, chez l'analyste en contrôle. Son rôle n'a rien à voir avec un repérage systématique des défaillances de l'analyste en contrôle, comme ses surdités, ses taches aveugles, ses participations affectives incontrôlées, ses refoulements inconsciemment partagés ou encore ses alliances insues avec le patient au niveau de ses fantasmes. Mais, plus indirectement, il a certes la tâche d'authentifier les questions que cet analyste pourrait se poser quant à son éventuelle implication dans telle ou telle difficulté rencontrée au cours d'un traitement.

Mais si le "désir de l'analyste en exercice" constitue le noyau central de l'expérience du contrôle, il ne faut pas pour autant négliger les nombreuses occasions d'apprentissage que procure la richesse des données cliniques. Un grand nombre de questions qui peuvent se formuler sont complètement exemptes d'un soupçon ou d'une inquiétude concernant le contre-transfert. Qu'il s ' agisse de la justesse d'un lien aperçu, des raisons d'un effet inattendu, de la validité d'une constatation, de l'opportunité d ' une démarche, voire de la légitimité d'un diagnostic. Comment mieux apprendre de son expérience clinique qu'en se donnant la possibilité de ré-envisager dans l'après-coup les ponctuations significatives qui ont scandé tel épisode important d'une cure ? Comment mieux pouvoir se donner une vision sur les éléments qui secrètement s'annonçaient dans des matériaux avant-coureurs ? Comment mieux obtenir cet éclaircissement sur la nature des processus en jeu afin de pouvoir s'orienter à meilleur escient dans le foisonnement du matériel ? etc...

*

 

Finalement, ce que l'analyste en formation apprend lors de ses contrôles, c'est qu'il n'y a pas de technique analytique codifiée une fois pour toutes, avec ses trucs infaillibles et ses recettes à l'efficacité assurée. A cet égard, la pratique analytique se découvre moins comme un artisanat nécessitant la maîtrise de procédés techniques particuliers que comme une sorte d'art qui implique un engagement subjectif indéniable et une part d'inventivité qui a su cerner sa très précise marge de manœuvre. Assumer la fonction où la position de l'analyste s'avère opérante suppose une longue démarche de conquête subjective qui débouche sur la reconnaissance du sujet inconscient et sur l'assomption du désir de l'analyste. Loin d'être l ' acquisition d'une technique, il s'agit plutôt d ' une conquête éthique qui dans l'exercice de la tâche analytique pourrait bien être une éthique de la sublimation et en ce sens s'apparenterait également à l'art.

L'expérience de contrôle assure aussi un accompagnement actif et un soutien participatif à une autre conquête qui requiert nécessairement tout analyste en formation. A partir de sa position nouvelle et au fil de sa pratique d'analyste, il a à refaire pour lui-même le trajet de découverte accompli par Freud en premier et à sa suite par tous les analystes ayant une pratique authentique. Il a, en quelque sorte, à "réinventer" la psychanalyse au niveau de sa pratique, dans le sens où il s'agit - dans sa position de reconstituer l'expérience analytique comme telle, de refaire l'expérience vraiment éprouvée de ce qui - au-dehors - est déjà formulé dans le savoir analytique concernant la direction de la cure. Dans cette tâche, le cadre de la relation de contrôle pourrait l'assister efficacement et le préparer éventuellement - s'il souhaite théoriser les découvertes de sa pratique - à apporter sa contribution originale au savoir analytique.

En guise de conclusion, disons qu'on serait en droit d'attendre des principes de direction du contrôle qu'ils favorisent et encouragent chez l'analyste en contrôle la découverte de son style propre et la levée de tout ce qui pourrait entraver la juste utilisation de ses ressources créatives et inventives. Ce qui, notons-le, est loin d'être un plaidoyer pour le n'importe quoi, comme la verve spontanéiste, l'acting out mental et autres caprices à tous crins, mais restitue à l'analyste sa capacité d'initiative dans des actes dont il saura apprécier le poids de responsabilité.

LE CONTROLE ET LA DEMANDE DE RECONNAISSANCE

Sous cette dernière rubrique il nous reste à envisager une question qui se trouve à la charnière même où s'articulent la problématique du contrôle et celle de la reconnaissance institutionnelle. Elle empiète donc sur le champ que R. Aron et B. Weyergans se proposaient d'explorer - la reconnaissance de l'analyste, sa signification, la fonction du jury, etc ... champ plus général à l'intérieur duquel cette question partielle recevra sans doute son meilleur éclairage. Mais ceci ne devrait pas nous empêcher ni de la formuler ici, ni d'en souligner la particulière d i fficulté.

Quelle place accorder au contrôle parmi les éléments pris en considération dans la procédure institutionnelle de reconnaissance de l'analyste ? Ou encore, de quelle manière s'agira-t-il d ' apprécier les expériences de contrôle lorsqu'un analyste manifestera le souhait de se faire reconnaître auprès du Questionnement Psychanalytique en tant qu'Institution ?

Le problème posé est extrêmement délicat car, à première vue, il provoque un véritable court-circuit entre deux ordres de choses qui - par respect du ressort désirant de la formation - ont été jusqu'ici soigneusement séparés : la formation de l'analyste et l'intervention directe de l'institution sur celle-ci. Jusqu'à présent sur cette question du contrôle, l'institution se contentait de formuler des recommandations dont il a été fait état ci-dessus. Mais à partir du moment où l'analyste en début de pratique adresse à l'Institution une demande d'habilitation, de reconnaissance au sein du groupe des analystes de cette institution, le rapport existant entre contrôle et institution risque de subir une modification qu ' il faut prendre en compte. Touchons-nous ici à une sorte d' "institutionnalisation après-coup du contrôle" ?

N'est-ce pas là une espèce de récupération institutionnelle du contrôle ? Il faudrait en tout cas se le demander au moment précis où nous posons que le "jury de reconnaissance" aura à apprécier, parmi les divers témoignages au travers desquels l'analyste praticien apporte les preuves de l'effectuation de sa formation, l'apport spécifique de sa traversée de l'expérience des contrôles. Comment en effet pourrait-on négliger le témoignage du contrôle qui apporte sur le désir de l'analyste en exercice des indications sans pareilles, là où il s'agit justement d'apprécier l ' effectuation de la formation et la capacité effectivement éprouvée de pouvoir soutenir l'expérience psychanalytique ? La nécessité de ce témoignage tardif ne réinscrit-elle pas en amont l'exigence institutionnelle du contrôle et le cortège des critères pré-requis que nous dénoncions ? Ces questions prendront assurément leur place, à côté d'autres, dans les discussions qui suivront le travail mené par ceux, parmi nous, qui se sont appliqués à préciser notre position sur la reconnaissance institutionnelle, sa signification, sa procédure ... Contentons-nous pour l ' instant de deux dernières remarques :

  • la première concerne la pertinence du principe de fonctionnement proposé récemment par P. Guyomard pour la procédure de reconnaissance, à savoir de privilégier le témoignage de l'analyste ayant suivi des contrôles et, corrélativement, de reléguer la part prise par le(s) contrôleur(s) - autrefois dominante dans les jurys - à la simple confirmation qu'il y eut effectivement travail de contrôle avec lui. Toutefois, si nous retenons l'idée d'un dispositif où celui qui sollicite la reconnaissance pourra lui-même choisir (totalement ou en partie) les membres d'un "cartel" qui entendra et travaillera avec lui son témoignage, on ne pourrait en principe l'empêcher de choisir son analyste de contrôle (en laissant à ce dernier la liberté d'accepter).
  • la deuxième remarque concerne le correctif qu'il serait souhaitable d'apporter à la conséquence que comporte l'abstention des analystes de contrôle dans la procédure de reconnaissance, à savoir la perte pour le groupe analytique des enseignements qu'ils ont pu tirer de leurs expériences de contrôle. Il serait en effet hautement souhaitable que les analystes de notre groupe ayant assumé des contrôles ou participé à la dite procédure, puissent confronter leur expériences et tenter d ' élaborer - au-delà des dimensions personnelles et des particularités subjectives des candidats - ce qui se dégagerait comme enseignement. Non pas pour isoler et produire de nouveaux critères (ce serait retomber dans le piège des exigences anticipantes ne donnant lieu qu'à des réponses conformisantes), mais pour faire progresser - sur base d ' expériences concrètes dûment élaborées - l ' éclaircissement des questions fondamentales concernant le contrôle.

Bruxelles, Mai 1988.