Membre de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse
R. ARON
La ligne de démarcation entre membres effectifs et membres adhérents est de l'ordre d'un niveau de repérage lié à la question de la transmission. La distinction en elle-même ne confère aucune garantie ou reconnaissance quant à une qualité ou une qualification au titre d'analyste. Ce qui est visé d'une façon générale, c'est la responsabilité et l'engagement de pouvoir témoigner d'un accès à un discours singulier et personnel du fait de son passage par le champ d'une psychanalyse.
Développer et travailler les questions analytiques dans cette confrontation que constitue une diversification des cures entreprises et menées, non dans un court terme, mais bien à divers niveaux d'analyse dans le long terme sont essentielles. Le fait de tirer avec un autre ou des autres les conséquences de l'essence de ses échecs et de prendre en compte non seulement ses limites comme thérapeute, mais aussi celles de la psychanalyse dans son état actuel, est une démarche connexe 2.
On s'aperçoit qu'appel est fait à un certain type de Savoir qui ne se comptabilise pas en lecture de séminaires ou perroquetage savant de fulgurantes maximes théoriques, mais à une synthétisation des moments expérimentés au creux de sa cure et de la pratique de cures, ce qui marque pour le sujet un renouveau de son discours.
Le Questionnement Psychanalytique a choisi de promouvoir un lieu pour oser une certaine dialectique entre un travail interne du sujet et une forme de Savoir. Même si quelques-uns parmi les membres n'ont pas reculé à se laisser interroger sur leur pratique, sur les trous de leur théorisation ou sur leur propre incertitude, la demande de repères, de réponses emboîtables distribuées par un Savoir, reste le piège humain auquel il s'avère difficile d'échapper. Cette tendance est naturelle, comme une nécessité d'acquérir un maillon manquant à la chaîne et comme un laisser croire à la possibilité de sa possession. A preuve du contraire, la plupart des institutions se basent sur cette situation pour promouvoir en leur sein, un quelconque reste ... secret ... à conquérir au long d'un chemin d'initiation pareil à la quête du Graal ou de la sublime sagesse platonicienne.
L'histoire du mouvement psychanalytique montre à suffisance que la psychanalyse prise dans le réseau institutionnel et dans le registre social, voire politique, est détournée, rabaissée au rang d'une technique de bon usage, le comble étant la titularisation universitaire. L'extraordinaire marginalité, l'incroyable confrontation au silence sur le bonheur, la faillite du sens ... sont mises dans des voies consommables promouvant des mécanismes de reconstructions, des réparations d'harmonies et d'illusoires plénitudes perdues. On peut sans conteste pointer ces éléments comme moteur de la résistance des psychanalystes à l'égard de la psychanalyse.
L'institution analytique n'a pas à figer des critères, à statufier la théorie, à légaliser une hiérarchisation de fonctions. Son seul objet se doit d'être la psychanalyse et permettre que cette dernière ne cesse d'interroger les membres qui se constituent en association.
Critères et conformité sont des signifiants qui s'articulent pour tirer un trait avec celui de nomination : cet aspect comporte un facteur léthal, à savoir celui d'un retrait quant au travail sur le sujet de l'inconscient par l'illusoire tentative de souder une ouverture 3.
La psychanalyse se soutient d'une curieuse démarche; à partir d'une dépense de paroles, laisser le jeu s'installer pour qu'une perte se transforme en gain. Cette démarche est bien la seule qui autorise le processus du transfert : elle est valable pour le psychanalyste et le psychanalysant. Du psychanalyste comme du futur psychanalyste, il est attendu qu'il quitte l'attitude de se faire fonctionner sur le désir supposé de l'autre - de l'Autre comme institution - mode du semblant ne tirant sa consistance que de l'Imaginaire de ceux qui s'y réfèrent comme toute puissante Alma Mater.
Le Questionnement Psychanalytique comme association n'a point de position à prendre quand un de ses membres s'autorise à pratiquer. Cette décision est essentiellement une prise de responsabilité et une réalisation du sujet comptabilisées en tant qu'actes. S'autoriser s'impose comme acte mettant le désir à l'épreuve non comme certains le prétendent, dans la solitude, mais bien dans la résonance d'un accord.
Ce dernier, interne au sujet, prend, dans la dynamique freudienne, un sens dans la mise en place de l'instance du Surmoi et de l'Idéal du Moi.
Dans l'approche lacanienne, la forme du tiers est celle du grand Autre où s'ancre la Loi et qui se véhicule dans l'acte de la parole. Lacan n'a en effet jamais cessé de disqualifier une application de la théorie impliquant une identification à l'autre ou à un idéal du Moi proposé par le psychanalyste.
Du dégagement des figures de l'Autre peut s'attendre une mouvance plus grande du désir articulé à la présence du manque. La disponibilité créée permet de travailler avec le moins possible de perturbation névrotique, c'est-à-dire mettre ce fameux désir à la disposition des éléments de la cure pour sa direction sous transfert. Dans toute autre perspective, un analyste se venait comme le produit réduplicé de son analyste avec cette dimension de l'agressivité inhérante au rapport au double.
Le "s'autoriser" inscrit une optique différente du rapport à l'Autre - l'Autre comme lieu de la parole - à savoir celle de ne plus maintenir comme cause de son désir la demande de l'Autre. Premier pas vers le complément qui consiste à renoncer par le fait de l'énonciation à la complétude du Savoir dans l'Autre. On perçoit la fragilité de la position d'un analyste s'autorisant : elle s'indiquera dans "le comprendre", "le faire du Bien au patient". Autant de représentations dont se saisira celui qui consulte pour fonctionner dans le cadre même de sa dépendance et perpétuer sa demande d'être l'objet de la demande de l'Autre.
Par ailleurs, l'analyste n'occupe pas la place de l'Autre, ce que parfois espère un analysant pour éventuellement mieux l'en destituer ou alors cette coïncidence serait celle des désirs et d'un couplage équivoque. L'analyste a un désir dans la cure visant le désir du sujet analysant pour le sortir d'un rapport duel - de Moi à Moi sous l'indice d'une demande à l'Autre. L'idéal d'un désir dans l'analyse se voit dès lors comme un désir qui vise ce qui ne se demande pas avec l'aporie présente que l'Autre n'est pas escamotable. Autrement dit, renvoyer les deux sujets à l'énigme, que et qui, constitue l'origine du désir. Cette question ramène bien entendu à la castration d'une part, et au fait qu'un analyste est là pour rompre la chaîne de représentation et des signes dans lesquels le place l'analysant, d'autre part. Cette rupture s'accroche au signe du manque de signifiant et génère l'angoisse : c'est ainsi qu'un sujet accède à la nature de l'inconscient. Encore faut-il qu'il prenne le risque de son isolement dans cette expérience où tout est à attendre de son propre travail de psychanalysant pour permettre à quelqu'un de s'avancer sur l'Autre Scène.
S'il y a une légitimation de soi-même, menant à allonger un autre pour entamer une psychanalyse, celle-ci implique un ménagement de l'interne et des dépôts de sa propre cure. Le "s'autoriser" s'éclaire en ce temps d'une possibilité de recueillir les fruits des intolérables de son analyse et des incompétences liées à cet état. Voilà une des conséquences qui nous semblent orienter cette décision, non pas en une quelconque apostille institutionnelle, mais dans un questionnement au sein même de la cure avec son psychanalyste 4.
La garantie est le label le plus évident que procure l'institution. Le simple fait d'être inscrit sur une liste donne effet social et puissance momentanée. La garantie est entendue au titre d'une compétence dans le maniement de Savoirs et de la Vérité scientifique. Elle vise non pas le sujet de l'inconscient mais à faire état de la réussite des épreuves émises pour pérenniser des normes institutionnelles. Cette démarche a été une des voies empruntées par les divers instituts de formation dans le cadre de l'Association Internationale de Psychanalyse. La garantie procurée par l'institution donnant effet social à chacun de ses membres, ces derniers en retour la validant socialement, bouclaient le cercle : fermeture et protection.
Dans un autre registre, la garantie institutionnelle se conjugue avec la demande d'accéder et de se voir dépositaire des éléments de la transmission psychanalytique. Cette fiction a toujours fonctionné. Freud n'a pu y échapper et ses épigones n'ont cessé de renforcer l'alliance par des rites de plus en plus figés. Ceux-ci utilisés au nom d'un père bientôt sous la forme d'un totem 5. S'y incluent l'accès, la conquête d'une Vérité première, synonyme de Savoir. Cet objet s'organise en une entité dégagée de son contexte et devient un objet saisissable, passible de circulation, de préhension et d'héritage. Le ressort sur lequel se joue la communauté des hommes et donc aussi celle des psychanalystes, repose sur la croyance d'une initiation. C'est indubitablement nier le travail de l'inconscient à savoir l'organisation des signifiants (métaphore/métonymie) et l'existence d'un processus toujours en mouvance. En. soi, les traces perceptibles de l'inconscient ne sont pas de l'ordre d'une matière fixable, elles se situent entre les signifiants. Néanmoins, le masque de la culture et du temps tentent de les cerner et de les rendre matérialisables malgré une perpétuelle échappée. On perçoit combien s'avère difficile de faire entrer l'objet de la psychanalyse dans le carcan universitaire ou dans le cadre de la scientificité 6.
Indubitablement, l'éthique de la psychanalyse est un jeu, manifestement plus aujourd'hui que hier, car elle se pose moins sur la question des divergences théoriques que sur une utilisation de la psychanalyse dans le cadre d'une fallacieuse garantie évoquée ci-avant.
En garantissant, certaines institutions se donnent les pouvoirs de manipulation pour :
Le pire étant de former, sur base d'un cursus universitaire, des techniciens de l'analyse qui ajoutent cet enseignement à l'un ou l'autre de leur curriculum et vont, à la demande des formateurs, se prêter à une cure uniquement dans l'optique du diplôme et ce sans désir propre sinon celui de remplir les normes demandées. Cette pratique devenue courante, et qui très certainement va se généraliser suite aux rivalités entre les Ecoles, ne manquera pas de précipiter la psychanalyse dans une impasse dont elle aura les plus grandes difficultés à émerger. Ce genre de garantie institutionnelle implique une conception étonnante de l'éthique psychanalytique et ramène à une méconnaissance concernant l'acte psychanalytique. L'acte ne peut prendre sa consistance que dans le moment du surgissement de la parole dans le discours et par le fait de l'interprétation. Impossible de juger de l'acte avant; donc aucune possibilité de le prédire ou de le répéter dans la pratique. Ceci impose une approche de la Chose analytique par un biais radicalement différent, non seulement le fait d'être passé par le trajet d'une analyse personnelle mais plus spécifiquement d'assumer la voie par laquelle l'acte peut s'instaurer à un moment donné.
Encore une fois, il s'agit moins d'un Savoir qu'une mise à la disposition à la parole en tant que foncièrement articulée au manque [S(A)]. Tâche jamais terminée, ce que Freud nous indiquait dans son dernier texte théorique important "Analyse finie et infinie" en préconisant un retour régulier sur le divan.
L'acte psychanalytique pourtant ne se trouvera pas en un retour sur le divan, c'est son ratage dans la cure, qui peut poser la nécessité de ce retour, sans toutefois rien garantir quant à une incidence sur le travail d'analyste. Néanmoins, comme ce dernier est lié aux dégagements de son désir, la question de ces interférences dans les cures menées peut se résoudre.
La notion de retour se trouve dans l'œuvre freudienne sous l'angle du traumatisme comme réel historique en défaut mais au travail. La cure vise la construction de cette période inscrite malgré les traces comme un blanc dans le sujet. La prise en considération du fantasme pour indice d'une construction révèle bien le redoublement possible. L'analyste interprète pour effectuer un lien entre des morceaux; d'un ancien ensemble se structure un nouvel ensemble, etc... Travail archéologique pas toujours heureux, le site de Cnossos étant le paradigme de la reconstruction suggestive où le béton coulé fait tenir la structure comme un défi à l'érosion du temps; de là à considérer cette mise en acte comme une statue du commandeur, le pas est mince. Freud attendait que l'analysant mette des pièces supplémentaires; encore fallait-il que ce ne soit pas pour lui faire plaisir en la relation d'amour dans le transfert.
Le retour est au-delà de la remémoration d'un souvenir, de l'apparition d'un signifiant oublié (construction prônée par F. Dolto), c'est l'expérience de l'acte dans son ratage. Puisque le refoulé est la mise en dit d'une rencontre manquée, cette division - l'exil d'un lieu - un sujet n'arrête pas de la répéter pour bientôt s'y situer et tenir un autre discours. La psychanalyse se transmet là par l'acte d'un passage où analyste et analysant, du fait de l'interprétation, abandonnent des fantasmes mais en tout cas, répètent l'insoutenable difficulté du "pas être".
Notre détour par ces considérations sur l'acte psychanalytique et la cure, montrent l'impossibilité ou la duplicité d'une garantie institutionnelle sous certaines conditions.
Le Questionnement Psychanalytique accroche le terme de garantie à la qualité de membre inscrit dans son annuaire. Cette garantie est à visée externe, sociale, et stipule simplement quelques données, à savoir que cette personne reprise sur la liste inscrit son travail et participe à une recherche ancrée dans le psychanalytique.
L'adjonction "adhérent" et "effectif" situe une différence d'élaboration, de participation quant à la mise à l'épreuve de son rapport à l'inconscient. Cette adjonction ne présumant en rien de la qualification ou de la possibilité certaine de mener telle cure précise.
Il s'agit bien de renvoyer chacun au s'autoriser, c'est-à-dire à l'éthique et à son désir de prendre ou non une certaine position, par exemple celle de travailler comme psychothérapeute et non comme psychanalyste.
Aborder en dernier lieu la reconnaissance devient plus facile puisqu'on a pu dégager, renvoyer une série de données au concept de la garantie ou du s'autoriser. La reconnaissance est attendue de l'autre - non de l'Autre 7 - elle se conquiert, s'arrache et très certainement d'une façon plus difficile qu'ailleurs (au bord de l'impossible) dans le milieu psychanalytique.
Comme pour une cure, cette reconnaissance trouvera son champ dans l'après-coup. Une marque, une trace s'installant dans la production où le sujet se révèle à l'autre. Peut-être la notion de rencontre concrétise-t-elle le mieux cette idée d'un impact, pour autant que l'aspect séductif ou de réponse à la demande des institutants, soit bien localisée. Rencontre ayant par ailleurs la perspective d'une non-permanence, d'un "ouvert-fermé" plus proche de la structure subjective.
Si l'institution catégorise ses membres, la reconnaissance vient-elle s'exercer d'une manière identique pour l'un et l'autre ?
Cette reconnaissance pourrait se fonder pour l'adhérent sur :
Ces éléments sont indispensables pour que l'adhérent participe à la mise en place de ce qui peut déjà s'appeler un passage vers une position où il prendra la décision d'exercer ou non la psychanalyse. L'organisation du Questionnement Psychanalytique lui donnant la possibilité d'inscrire son travail dans les cartels, dans les publications ou dans des rencontres avec d'autres praticiens de la psychanalyse. Une confrontation aux retours de son discours, aux rumeurs, étant également un mode de progrès. Ces diverses données ne peuvent préjuger d'une validation de la reconnaissance. En effet :
se décantent parfois dans l'après-coup de l'adhésion. Autrement dit, un membre et ceux qui l'ont accueilli, peuvent se trouver après un temps, devant la révélation que la route choisie ou estimée est erronée. On demandera dès lors au cartel de l'adhésion de se montrer attentif et réflexif notamment à la présence de structures caractérielles et narcissiques. Les sutures y sont effectivement tellement importantes que l'abord phallique prime dans toutes les relations et qu'un véritable questionnement est rare (ou alors il se comptabilise toujours dans le sens d'un gain stratégique et jamais d'une perte).
Pour l'effectif, l'approche de cette position se révèle apparemment plus facile puisque cette personne, membre adhérent, a déjà pu rendre compte de ses démarches et de ses confrontations dans les cartels et autres manifestations. Néanmoins, c'est là qu'apparaît la structure de cet analyste en son aspect particulier constituant l'obstacle éventuel au déroulement de cures. La non-maîtrise des impulsions et la mise en avant de son désir particulier viennent parasiter l'éthique de la psychanalyse. Cette dernière, sous l'étrange formule du "ne pas céder sur son désir", devient l'axe guide d'un cartel se constituant en cartel de l'association.
Sans se référer directement au séminaire en question, dégageons sur la base de notre expérience clinique un minimum d'exigences. Leurs caractéristiques indiquent que l'aspect de facilité évoqué ci-avant se complique au point que leur exploration reste du domaine de l'inachevé !... Donc, bien dans les voies de ce que nous enseigne la psychanalyse.
Parmi les lignes directrices s'énumèrent :
Ce n'est pas parce que quelqu'un est prêt à s'affirmer comme désirant dans un travail d'analyse qu'il peut assumer le travail de l'inconscient et tenir une position analytique. Œuvrer dans le transfert et dans l'acte, c'est-à-dire dans un autre soutien que celui de la théorie, du Savoir textuel ou d'un stage, fait appel à l'exercice d'un Savoir Vérité insu ! Savoir lié dans les possibilités d'apparition et d'articulation à la chute du support qui maintenait ce sujet dans une certaine jouissance. Ce que Freud avait indiqué comme limite, comme roc, on peut attendre d'un psychanalyste, d'en avoir expérimenté les bords.
Dans le quotidien de son existence et de son travail doit subsister un écho et une offre concernant cet acte. A défaut, les effets du transfert porteront sur un ré-investissement de la jouissance. Cette dernière proposée par le psychanalysant sous la forme d'une jouissance phallique, rien de plus facile que de chevaucher cette voie (voix !) où l'exaltation viendra en alternance à la dépression, marquer l'absence de réelle coupure.
Dans le cadre d'une institution psychanalytique, l'écho évoqué ci-dessus doit faire l'objet, pour un membre effectif, d'un incessant travail par le biais de l'initiative et de la prise de risques au creux de l'ensemble des modes de transmission proposés aux membres de l'institution.
Le processus de la passe, trouvaille de Lacan, pour tenter de déterminer le virage du sujet dans son analyse, est basé sur le repérage d'une performance dans l'analyse. Cette dernière met en place non pas un point final, un cursus, un être psychanalyste, mais l'historisation d'une bascule. Celle d'un espace vide où la relation à l'analyste s'est périmée, où le passé devient désuet, où les affects liés deviennent d'étonnantes petites mélodies lointaines. Une solitude prend corps, marquée de cette béance qui devient non plus un signifiant bête ou discursif, mais l'intolérable sensation de la néantisation du corps. Un regard pour l'un, une voix pour l'autre (ou les deux), à l'aune d'un rapport psychique à sa propre disparition corporelle.
Du retour sur cette période comme fin de l'analyse est attendu un enseignement tant pour le sujet que pour la communauté analytique.
Il est évident que la passe est "une invention" de Lacan pour pallier l'absence d'interrogation sur la fin de l'analyse ainsi que pour modifier les rapports internes à la caste des analystes. Néanmoins, cette demande d'accomplir "une performance" (!) semble tenir également à faire la preuve du bon fonctionnement de la doctrine lacanienne. L'articulation du sujet de l'inconscient au travers de sa relation au signifiant et au fantasme, est bien la donnée dont la passe fait l'épreuve. Ceci pour spécifier simplement que les concepts de "division du sujet" et de "traversée du fantasme" doivent être destitués de leur valeur de Savoir pour être entendus au niveau d'une réalité en un non-dit intégré à l'existence de ce sujet particulier parfois nommé psychanalyste.
Cette confirmation apportée par la passe est bien de l'ordre d'un fondement dans les relations entre analystes comme on pourrait les souhaiter. Pour autant, si un retour à un avant la passe est impossible, la fermeture et la mise en place d'un nouveau fantasme soudure parasitant le psychanalyste, ne sont-ils plus possibles ? Si la passe ou le passage se doit d'être cet incessant travail de re-création, de ré-invention de la psychanalyse, sorte de mythe de Sisyphe ou d'errance oedipienne, n'avons-nous pas là deux possibilités ? L'une ayant trait à un nouvel objet cause de désir soit reconstitution d'un fantasme institutionnalisé, l'autre que Freud exprimait en terme de sublimation, l'écrit comme sexualisation des bords de l'énigmatique trou du Réel, c'est-à-dire un écrit au sens d'un graphe, d'une trace, plutôt d'une marque, qui dévoile une indéfectible défaillance dans tous les espaces (R.S.I.) qu'habite l'humain.
La passe est à reconnaître comme une tentative expérimentale de cerner une performance. Inscrite institutionnellement, elle se présente comme un jalon définitif assurant une position de maîtrise et de prestance. La procédure en tant que telle avec ses composantes, passeurs –passants – membres du jury-analyste désignant les passeurs, en arrivent à subvertir le déroulement des psychanalystes.
Les protagonistes de ce psychodrame échappent aux effets de la cure et les remettent sur la Scène institutionnelle. D'ailleurs, le rapport d'aliénation que certains entretiennent avec l'espoir de la réalisation de la passe vient faire pendant à l'attente d'une séparation impossible d'avec leur analyste. C'est un déplacement cautionné par le groupe avec des conséquences qui peuvent parfois inutilement se présenter comme destructrices.
Conçue par Lacan pour éviter une sélection à l'entrée pareille à celle de l'IPA, la passe est maintenant sélection à la sortie. Elle est prise au titre de la détermination d'une qualification de la position d'analyste et s'apparente à la recherche de critères et non à une interrogation sur la bascule du désir. Son application et sa déviation en font un échec que certains attribuent à la résistance des psychanalystes; cela nous semble nettement plus complexe.
Le plus incitant pour ne pas entraîner les membres du Questionnement Psychanalytique dans un processus semblable à la passe vient de l'absence quasi générale d'une élucidation de l'énigme qu'elle vise. De l'avis même des participants aux jurys, aucun discours un tant soit peu intéressant ou apportant une avancée théorique n'a pu s'élaborer sur les passes. Le fait que des imposteurs et des canailles ont été débusqués est insuffisant pour contre-balancer la stérilité et la déception des membres de ces jurys. De la supposition lacanienne que le psychanalyste fonctionne comme représentant de la partie à jamais perdue du réel du corps, rien n'a été entendu ou transmis !
Le Questionnement Psychanalytique dès sa création s'est fondé sur le travail des cartels. C'est dans cette continuité qu'il met en place un dispositif afin qu'un sujet puisse inscrire non seulement son travail mais aussi une dette symbolique payée au registre de la castration. Par l'inscription de son nom en regard d'une structure de fonctionnement, il se doit d'y assumer sa part 8.
2 avril 1987.